Ma lecture de Gatsby le Magnifique marque ma rencontre avec un personnage et auteur que je ne suis pas prête de l’oublier tant j’ai été séduite, émue et envoûtée.

Par l’ambiance, bien entendu, car cette plongée au cœur du New-York des années folles, entre fêtes d’exception, luxe, décadence, désoeuvrement, ne peut laisser indifférent.

Mais, surtout, et je ne m’y attendais pas, j’ai éprouvé un rare vertige face à la virtuosité de Fitzgerald. De ces choix concernant la structure de son roman –l’apparition retardée de Gatsby qui ne fait qu’intensifier le mystère autour de cet homme, dont on ne sait rien mais à propos duquel tout le monde pense tout savoir- à son style remarquable faisant de chacune de ses lignes le vers d’un douloureux poème, en passant par la profondeur psychologique de ses personnages alors même que son talent semble reposer sur une économie de mots, je n’ai cessé d’être bouleversée, relisant certains passages encore et encore, m’étonnant de saisir tant de détails, de ressentir toutes ces émotions en si peu de lignes touchées par la grâce d’une écriture impeccable, sans fioritures, ni prétention. Les mots coulent, glissent , virevoltent, percutent parfois, mais toujours l’émotion domine, sincère et déroutante. 

gatsby livre

 

Aussi, cette limpidité stylistique ne pouvait que servir un personnage aussi complexe que Gatsby qui nous apparaît insaisissable et multiple, comme absent à lui-même, réfugié dans sa vaste demeure, dans sa Tour d'Ivoire, pleine des échos du silence, des fantômes du passé et des spectres du présent ; cette femme aimée, jamais oubliée, ces parasites venant peupler, sans y être invités mais toujours attendus, son triste domaine. Gatsby semble en attente, comme si sa vie –pourtant bien lancée- appelait encore un sens. 

En quête d’une identité également, d’un destin, le personnage-narrateur, Nick Carraway, m’a lui aussi séduite et impressionnée par sa sobriété, sa maturité alors même qu’il est témoin et acteur du drame qui se noue sous nos yeux et sa plume. Sa posture m’a paru très intéressante, à l’instar du choix narratif de l’auteur : l'eouvre romanesque repose sur la version des faits d’un personnage extérieur, ignorant, innocent, qui gagne en épaisseur, prend de l’ampleur et de l’assurance, à mesure que l’objet de ses observations se dévoile. 

Ce roman paraît alors construit sur une opposition permanente et variée, extérieur/ intérieur, mystère/ dévoilement, rumeurs/ vérité,… Mais aussi sur la formation de couples ami/ ennemi/ amants : Gatsby/ Nick, Gatsby/ Tom, Gatsby/ Daisy, Daisy/ Tom, Tom/ Myrtle, Tom/ Wilson,.... Aussi, si Gatsby le Magnifique s’impose comme le bouleversant témoignage d’une génération perdue, il reste une œuvre terriblement romantique, le roman de la passion désenchantée, des amours perdues, de la cruauté et des trahisons.

gatsby léo

Aussi, mes souvenirs de lecture en bandoulière, je nourrissais autant de craintes que d’assurance à l’idée de découvrir la vision de Baz Lurhmann, réalisateur à l’univers visuel flamboyant, jamais à l’abri d’un excès, ce qui –dans le cas de cette adaptation- me semblait très dangereux, tant l’œuvre de Fitzgerald est fluide et pure, mais également l’homme des grands destins passionnés et tragiques : un furtif regard sur sa filmographie suffit à nous le rappeler. 

Verdict ? 

Craintes et foi ont été entendues. 

Le film s’ouvre sur tout ce qu’il pouvait nous proposer de pire : une débauche d’effets visuels et sonores qui m’ont fait redouter l’indigestion provoquée par l’adaptation de Gondry de L’Ecume des jours.

Là où Fitzgerald, maîtrisant magistralement l’art du paradoxe, prenait plaisir à décrire les scènes les plus virevoltantes, épuisantes, de la manière la plus légère, poétique, parfois glaçante, qui soit, Lurhmann n’use d’aucune subtilité, lui préférant les gros moyens, lourds, indigestes d’une mise en scène emphatique, reposant sur une B.O. détestablement anachronique et bruyante, des mouvements de caméra incessants, des couleurs saturées, clinquantes, nous plongeant dans une atmosphère factice, superficielle (tout à fait légitime) malheureusement surdosée et kitsch.

Mais le réalisateur est un diablotin à qui l’on pardonne de s’être fait plaisir avec sa lanterne magique (ou d’avoir souhaiter donner à certains de ses admirateurs ce qu’ils pouvaient attendre ?) en privilégiant son style chargé, baroque au détriment d’un autre, calme et discret car, avec l’apparition de Gatsby puis la fameuse rencontre amoureuse –dont je ne dis rien de plus qu’elle se déroule au cours d’un tea-for-two resplendissant- le film prend une toute autre direction, déploie littéralement ses ailes et prend son envol jusqu’aux cimes du sublime, dans une dernière partie d'une telle intensité qu'elle nous laisse sans force, totalement désemparé, à bout de souffle et submergé d'émotions.

gatsby-daisy

 

La 3D jusqu’alors écrasante et regrettable se met au service du plus pur romantisme, sublimant des scènes à la beauté évocatrice : des flocons de neige tourbillonnent tandis que virevoltent des chemises de mille couleurs ou, semblables aux voiles d’un navire en partance pour un monde plus beau, se gonflent les rideaux blancs d’une pièce chargée de lys. Quant à Leonardo DiCaprio, il trouve l’occasion de nous prouver à nouveau qu’il est un acteur sur qui il faut compter, en épousant toute la complexité de Gatsby, à la fois fragile, jeune premier peu assuré (ah ! quel bonheur de voir ressurgir ce visage de poupon adorable !) et homme secret et inquiétant. Il a su s’emparer de toutes les attitudes mais aussi des démons de ce personnage mythique, mythologique qui –une fois l’œuvre achevée- laisse flotter un délicat parfum de mystère et d'inifnie tristesse.

Gatsby le Magnifique par Baz Lurhmann est à mon sens l’exemple même du dérapage ultra-contrôlé, un film abrutissant qui devient -à l'instar de l'oeuvre originelle- vertigineux et prodigieux grâce au savoir-faire d’un artiste tout simplement a-BAZ-ourdissant qui, malgré de premières apparences trompeuses et pompeuses, fait preuve d'une grande humilité, ne cessant de rendre hommage -en soulignant sa présence par petites touches- au créateur du mythe littéraire dont il s'est saisi.

Les livres appelant les films appelant les livres qui appellent les livres qui appellent d'autres films (oui, tout ça !), cette lecture suivie de son escapade cinématographique m'ont donné de nombreuses envies de mots et d'images à satisfaire : j'ai exhumé de ma bibliothèque L'Etrange histoire de Benjamin Button, la nouvelle de quarante pages signée Fitzgerald achetée sitôt après avoir vu la fresque magnifique de plus de deux heures de David Fincher en 2008 (dingue !), je souhaite également me plonger dans Les Règles du jeu d'Amor Towles et Le Journal de Frankie Pratt de Caroline Preston mais aussi ouvrir enfin Australia, de Baz Lurhmann, acheté lors de sa sortie mais encore jamais regardé, sans parler de voir la version de Gatsby de 1974, par Jack Clayton, avec Robert Redford et Mia Farrow. De bons moments en perspective selon vous ?