Bonjour mes Chers :)

Après trois semaines d'interruption au cours desquelles j'ai préservé mes nerfs laissant Paris aux vacanciers et aux touristes, j'ai renoué avec ma bonne résolution "une expo-hebdo" et repris le chemin des musées. Pour ce retour à la vie culturelle, j'ai jeté mon dévolu sur le musée d'Orsay -dont je suis une grande fidèle- pour y découvrir une exposition qui me tentait depuis des mois et des siècles.

C'était jeudi dernier. Le soleil ne brillait que timidement au-dessus de Paris mais avait eu l'audace de chasser la pluie pour quelques heures m'offrant alors tout le plaisir d'une belle balade matinale qui a rendu cet instant encore plus intense : j'ai été subjuguée par cette exposition, visitée dans des conditions idéales (carte coupe-file et très peu de visiteurs dans les salles = le bonheur !).

Conditions parfaites mais aussi événement de très grande qualité.
Le musée d'Orsay a un don particulier pour les très belles scénographies (ceux qui ont eu la chance de visiter L'impressionnisme et la Mode qui ouvrait la nouvelle programmation s'en souviennent encore, sans aucun doute) et les parcours thématiques bien pensés, faisant de nous des promeneurs comblés au milieu d'oeuvres variées et nombreuses.

orsay affiche


Dans le cadre de cette exposition au thème très puissant, voire violent, j'ai apprécié qu'Orsay tourne un peu le dos à certaines de ses habitudes et joue la carte de la sobriété. En effet, aucune salle spectaculairement et richement décorée, aucune ambiance recréée (jardins, salons, salles de spectacle,... rythment souvent les parcours proposés). Ici, les oeuvres se suffisent à elles-mêmes et aucune fioriture ne vient en détourner notre attention ou diluer leur force expressive. De la même manière, j'ai été séduite par l'organisation claire et simple, en trois époques : la naissance du romantisme noir (1770-1850), ses mutations -autour du symbolisme- (1860-1900), et sa redécouverte, par les Surréalistes (1920-1940).

Tiré d'un conte fantastique de Poe, de 1871, le titre de l'exposition nous plonge directement dans le monde merveilleux de la littérature. Et c'est cet aspect-là qui m'a profondément séduite. Le romantisme noir n'est, de fait, pas un genre répertorié dans l'histoire de l'art mais qui a toute sa place dans l'histoire littéraire. Courant de pensée plus que style défini, mouvement traversant les Ecoles, les pays et les genres, il s'immisce entre les pages des plus grands chefs-d'oeuvre de la littérature qui nous accompagnent tout au long de la visite.

Et cela, mes Chers, m'a comblée !

Shakespeare (Hamlet, Ophélie,...), Milton et son Paradis Perdu, La Divine Comédie de Dante, Baudelaire -bien sûr- mais aussi Huysmans, Michelet, Rodenbach et son magnifique roman Bruges-la-Morte qui est un de mes favoris, Goethe, Breton,... La liste des grands auteurs ne fait que s'allonger, de salle en salle, illustrée par des oeuvres idéalement choisies, pour la plupart fascinantes, qui offrent un écho irrésistible -un véritable chant des sirènes- aux nombreuses citations qui s'étendent sobrement sur les vastes murs du musée.

Chacune des trois époques a su me toucher, au détour d'un thème ou d'un artiste mis en lumière.

Concernant la première, elle m'a permis de découvrir l'univers du Britannique Füssli, artiste que je ne connaissais ni de nom ni de touche, dont voici les Trois Sorcières, toutes shakespeariennes.

fussli_les_trois_sorcieres

Bouguereau et son immense Dante et Virgile aux Enfers ainsi que les représentations faustiennes de Delacroix m'ont également impressionée.

Plus loin, dans l'espace et le temps, du côté des Symbolistes, les thèmes de la femme fatale et de la nature -fortement liés- ont fatalement (ahaha) attiré mon attention. 

Toutes deux apparaissent aussi fascinantes que redoutables : l'homme éprouve pour la femme un sentiment ambivalent, de fascination/ répulsion, tandis que la nature se fait accueillante et anxyogène, sorte de dedans-dehors qu'on souhaite tout à la fois pénétrer et fuir. Aux côtés de Baudelaire qui, dans Les Fleurs du Mal, offre de nombreuses variations autour d'une créature mi-muse mi-démon, nous retrouvons le Marquis de Sade, tandis que s'éveillent les figures de Méduse victime (de viol) et bourreau, de Salomé, du Sphinx,... mises en mouvements et couleurs par Gustave Moreau ou encore Munch. Le cartel associé à sa toile Vampire la présente en quelques mots de manière tout à fait admirable et offre une passionnante réflexion sur la maternité, la femme qui berce l'homme en son sein et le dévore.

munch vampire

L'exposition nous envoie à mille lieues de la Mère-Nature rousseauiste, nous la présente plutôt comme une menace et un refuge, telle qu'elle est illustrée par Lars Von Trier dans son film (que j'aime follement, je dois dire) Antechrist.

A propos de l'émergence de l'étrangeté dans le réel, lorsque la brume enveloppe ruines et cimetières, lorsque l'angoisse alourdit les pas des promeneurs, c'est à l'auteur belge, Rodenbach, et son envoûtant roman Bruges-la-Morte que j'ai aussitôt pensé. Vous voyez à quel point la littérature est reine au royaume d'Orsay et s'impose à notre esprit pourtant cerné par les arts plastiques ! Comment ne pas chérir cette exposition qui n'a fait que me rappeler les grands romans que j'aime, les auteurs que je n'ai pas lus et qu'il me reste à découvrir. Ces heures de lecture à venir, ces pages à tourner, ces ouvrages dans lesquels je vais me plonger, semaine après semaine,... Cette perspective m'a remplie d'un enthousiasme, d'un élan que je ne parvenais plus à ressentir honnêtement, sans jouer les malins stratèges face aux humeurs sombres qui m'assaillent certains jours.

Enfin, la dernière partie s'est imposée comme un émouvant adieu, me laissant en tête-à-tête (la vaste salle était déserte) avec Hans Bellmer et Max Ernst, deux artistes dont j'admire les oeuvres tout comme celles de leurs compagnes respectives, Unica Zürn et Leonora Carrington (lisez L'Homme-Jasmin et Le Cornet acoustique, mes Chers !).

La fameuse Poupée de Bellmer mais surtout la réflexion de Max Ernst autour de la forêt font -à mes yeux- tout l'intérêt de cette évocation surréaliste.

ernst foret

J'en finis avec ce billet, consciente de vous livrer ici une vision extrêmement personnelle de cette exposition plutôt qu'une sorte de compte-rendu informatif et constructif. Mais tel l'univers dans lequel s'épanouit ce romantisme noir, je suis ressortie du musée en déséquilibre, au bord d'un gouffre vertigineux, coincée entre mélancolie et joie retrouvée, mon imaginaire profondément sollicité, en proie à de nombreuses réflexions et envies. Un regain d'énergie intellectuelle et physique qui s'est traduit par une agréable promenade solitaire dans le jardin des Tuileries.

Le bonheur de retrouver Paris et d'y déambuler seule !

Vous l'aurez compris, la richesse et le pouvoir suggestif de cette exposition sont incontestables, et que cet univers obscur vous fascine ou vous effraie, je ne peux que vous encourager à l'embrasser tout entier, grâce à cette très belle balade à la croisée des chemins artistiques (j'en parle peu, mais le cinéma répond également présent, à travers plusieurs extraits de films emblématiques).

A noter que l'exposition est prolongée jusqu'au 23 juin, profitez-en !

Prochaine exposition au programme : De l'Allemagne, au Louvre. 

L'avez-vous visitée ?

Bonne journée à tous :)