Bonjour mes Chers !

Parlons peu, parlons bien : parlons littérature, parlons Proust, parlons coup de coeur !

Lors de mon tête-à-tête avec les rayonnages réservés aux Premiers Romans 2012 à la bibliothèque, souvenez-vous, je suis repartie avec le très décevant Vous prendrez bien une tasse de thé ?, l'extraordinaire roman d'Olivier Truc, Le dernier Lapon et Chercher Proust, de Michael Uras. S'agissant de celui-ci, comme des deux autres, j'ai été attirée par le titre puis intriguée et convaincue par la quatrième de couverture, présentant, en fait, l'incipit du roman (et tout lecteur proustien sait la valeur de ce dernier) :

"J’ai toujours eu un problème avec Proust. Dès le départ, j’ai su qu’il me ferait mal. Au-dessus de mon lit d’adolescent, à côté du poster de mon footballeur préféré, Marcel trônait, fier, sûr de lui, la tête inclinée sur ma droite, reposant contre sa main. Il me fixait. Quand je regardais trop mon idole sportive, j’avais l’impression que... Proust me rappelait à l’ordre : « Jacques Bartel, cessez de scruter cet idiot, je suis là, moi, seul être valable dans cette chambre. Vous n’êtes plus un enfant et bientôt, vous pourrez vous targuer d’avoir une aussi belle moustache que moi. » J’ai donc grandi sous le regard de mon maître."

proust uras

L'année 2013 étant celle de la célébration du centenaire de la publication du premier tome de La Recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann (par Marcel Proust et à compte d'auteur chez Grasset, rappelons-le), événements et publications se multiplient : une vaste littérature para-proustienne envahie les tables de nos librairies préférées depuis plusieurs mois déjà, entre recueils d'articles inédits, signés Marcel, livres de cuisine, beaux livres illustrés et romans inspirés de l'auteur, sa vie, son oeuvre, les admirateurs du génie (dont je suis) ont de quoi se régaler. Ou ronchonner. Car cette déferlante économico-littéraire, confinant au fétichisme -voire au grand n'importe quoi- a de quoi agacer par certains aspects, comme tout ce qui est excessif et soudain.

Face à l'étendue des propositions, certaines tout à fait indécentes, c'est au lecteur -qu'il soit fervent lecteur de Proust ou curieux mordu de littérature- de faire le tri.

Je me propose de vous donner un coup de pouce en glissant sous votre nez cet ouvrage que j'ai du mal à classer (roman-roman ? autofiction ?) tant il déborde de personnalité et d'originalité.

A noter que Chercher Proust était en lice hier soir pour le Prix de l'Inaperçu (un lecteur bien renseigné m'a soufflé cette information dans l'oreillette et je lui en suis fort reconnaissante car je ne connaissais pas ce prix qui me paraît pourtant indispensable). Malheureusement, pas de récompense en vue mais une nomination largement méritée.

Alors que je sortai de deux lectures hypothermiques (Etranges Rivages, d'Indridason, polar islandais et Le dernier Lapon, d'Olivier Truc, polar franco-glacial), j'avais besoin de changement, d'un retour en terres connues, d'une histoire sans cadavre (quoi que... Marcel en fait un bien beau), d'une plongée au coeur de notre histoire littéraire. Je me réjouis encore d'avoir sélectionné Chercher Proust au moment de rejoindre mon lit douillet : il aura suffi d'une soirée pour que de l'incipit, je passe à la conclusion. Comme le narrateur-proustien, je me couche, certes, de bonne heure, ce qui me laisse tout le loisir de lire avant de souffler ma bougie à minuit. Mais, surtout, Michaël Uras, par sa prose et son inventivité, son humour, sa discrète érudition, a su capter et garder mon attention vibrante tout au long des deux cents pages de son livre qui est pour moi un immense coup de coeur.

marcel_proust

 

Je pense que mon enthousiasme est évident mais je vous dois tout de même quelques mots concernant l'histoire qui n'est pas une sorte de vraie-fausse-on-sait-plus-trop-biographie-proustienne mais le récit d'un passionné de Proust, Jacques Bartel, qui relate son existence plutôt morne, et tout entière consacrée à l'écrivain, depuis son adolescence jusqu'à ses trente-cinq ans, où -tout comme le narrateur-proustien- sa vocation s'impose à lui, dans une dernière partie émouvante, tendre mais aussi douloureuse, telle une (re)naissance.

Nous partageons ses premiers émois amoureux, onanisme compris (Jacques n'est ni un tombeur ni une star du lycée), sa découverte de l'oeuvre de Proust alors qu'il est cloué au lit par une maladie pulmonaire (quelques lignes dignes des plus belles rencontres amoureuses de la littérature), sa relation avec ses parents -totalement étrangers à son univers, ne s'inquiétant que d'une chose : l'orientation sexuelle de leur fils unique-, ses études littéraires, puis ses recherches au sein de l'Association Marcel Proust, son histoire d'amour chaotique avec sa Mathilde -disparue, retrouvée, diparue-,...

Bref, la vie d'un homme ou -devrais-je dire- la vie d'un chercheur en littérature.

L'une des forces de ce récit est l'humour infiniment subtil qui s'y déploie et épouse bien souvent les formes acérées de l'autodérision, tout particulièrement, lorsque Jacques évoque sa carrière. Je dois dire qu'en tant qu'éternelle doctorante, j'ai trouvé ses réflexions aussi justes qu'irrésistibles ! En effet, tout chercheur en sciences humaines (aussi nommées "sciences molles", par opposition aux "sciences dures", c'est dire si on nous tient en haute estime...) suscite deux réactions de la part du "reste du monde" : une sorte d'admiration fugace, que nous mettrons sur le dos de l'inconnu, des années d'étude à rallonge et des tournures bien souvent pompeuses de nos obscures publications, et l'incompréhension qui sombre bien vite dans le dédain :

"Ma mère (...) provoquait une jalousie immédiate et une envie d'en savoir un peu plus. Ses amies, au mot "chercheur" m'imaginait en bouse blanche (...) et futur grand médecin. Ma mère les reprenait en leur répondant que j'étais chercheur en littérature, "Chercheur en littérature ? ça existe ? ça sert à quoi ?" lui lançaient-elles, et la fierté s'envolait. Traditionnellement, la seule recherche qui compte dans l'esprit des gens, c'est la recherche médicale, tout le reste passe pour de la futilité."

C'est tellement vrai ! Et la question "Mais tu cherches quoi ?" est sans doute celle que nous entendons le plus souvent ! ("A joindre les deux bouts" est une des réponses récurrentes que nous pouvons offrir).

Les chercheurs vivent donc entre eux -par défaut-, en autarcie -par choix-, mais ne s'entendent pas pour autant -bien au contraire- et Michaël Uras n'hésite pas à adopter la posture d'un David Lodge frenchy en égratignant le petit monde de la recherche qui, lorsqu'il ne se tire pas dans les guiboles, s'admire le nombril.

Pourtant, comment ne pas saisir l'importance d'un colloque intitulé "La place de la virgule dans La Recherche" ?! Mince alors !

De grandes satisfactions en rencontres inespérées, d'un séjour à Cabourg -la ville-musée- à son modeste bureau, d'impasses en révélation, Jacques Bartel trace son petit bonhomme de chemin, sous nos yeux aussi attendris qu'amusés et sous la plume d'un auteur à suivre absolument.

Chercher Proust est un livre qui ravira les lecteurs de Proust par son honnêteté et sa précision mais qui fera également le bonheur de tous les autres car, si l'auteur nous régale de quelques références qui prêtent toujours à sourire, c'est sans prétention aucune. Rayonne entre les lignes un immense amour des mots, de la littérature et de la vie, qui nous rappelle l'importance de se trouver soi-même avant de chercher l'Autre.