L'heure est grave, mes Chers,

J'avais dit "On ne m'y reprendra plus !", je répétais à qui voulait l'entendre "Moi, vivante, je ne tomberai plus jamais amoureuse". Quelques semaines s'écoulent et "paf !", alors que je me rêve éternelle célibataire ascendant vieille-fille à chat et me réveille bigamette ! Oui, mes Amis, carrément. Et comme je ne souhaite pas assumer ma faute, je dénonce la coupable : cette espèce d'entremetteuse de Titine qui m'a mis sous le nez non pas un mais deux hommes renversants, d'un coup d'un seul.

Je vous les présente ?

allmen

Johann Friedrich von Allmen, gentleman suisse, a toujours vécu dans l'opulence grâce aux bonnes affaires de son père. Lorsque celui-ci décède, sans avoir pris de disposition quant à la gestion de sa fortune, son rejeton en hérite sans instructions ni directives et -menant tranquillement sa vie de dilettante hédoniste- dilapide en quelques années son pactole. Aussi vit-il dans la maison du jardinier, endetté, mais soucieux de conserver son image de marque et surtout bien décidé à ne pas renoncer à son train de vie et à ses petits plaisirs de dandy. Après tout, comme il l'a appris à la Boarding School, avoir quelques dettes nourrit une réputation, il est donc de bon goût d'en avoir, à condition de s'en acquitter, avec désinvolture... Grâce à un petit larcin ou deux.

C'est donc pour l'excellente cause que le gentleman se fait, de temps en temps, cambrioleur. Son domaine de prédilection : les objets d'art. Son terrain de chasse : les boutiques d'antiquités. 

Du moins...

Jusqu'à sa rencontre avec l'extravagante Jojo qui met à portée de ses blanches mains une superbe collection Art Nouveau, péché mignon de notre homme qui ne résiste pas longtemps devant la beauté d'une coupe ornée d'une libellule, ignorant que ce geste qui lui permettra de satisfaire quelques créanciers ronchons, le plongera dans les ennuis jusqu'au cou.

mucha art nouveau

Même s'il cultive les orchidées (mais je suis certaine qu'avec le temps, je saurais moi aussi les apprécier), il m'est apparu comme l'homme idéal ! Pianiste et polyglotte, "toxicomane de la lecture" il considère cette activité comme "la manière la plus simple, la plus efficace et la plus belle d'échapper à son environnement". "Toxicomane du secret", lecteur de polar (notamment ceux d'Elmore Leonard) et de Balzac, il n'apprécie pas les commérages et s'envisage comme une "commère discrète". Buveur de thé, mais ne refusant jamais un cocktail ou deux, il ne manque aucune première à l'opéra. Il considère d'ailleurs son abonnement comme "une nécessité vitale". Et, comme je vous l'ai dit, il admire l'Art Nouveau. Il aime aussi faire la sieste pour une raison qui ne manque pas de bon sens :

"L'après-midi, Allmen avait coutume de s'allonger une demi-heure. Cette petite sieste ne lui redonnait pas seulement un peu de fraîcheur, elle lui faisait aussi prendre conscience chaque jour du privilège qui s'attachait à sa situation de rentier. Dormir lorsque le reste du pays s'adonnait à une activité utile lui procurait, même après toutes ces années, un plaisir qu'il n'avait pour le reste ressenti qu'en séchant les cours. Il appelait ça "sécher la vie."

C'est avec une élégance folle qu'Allmen traverse ce (trop !) court roman, composé de trois parties distinctes qui nous plongent chacune dans une ambiance particulière, des présentations hautes en couleurs à la résolution d'une enquête menée d'une main de maître. Humour, suspense, raffinement sont donc au rendez-vous et je dois dire que l'aspect quelque peu suranné de l'intrigue a considérablement contribué à mon coup de foudre. Allmen m'a rappelé d'autres personnages tout aussi distingués dont j'aime suivre assidûment les aventures : cette très chère Isabel Dalhousie, philosophe et esthète édimbourgeoise et ce merveilleux Oscar Wilde qui, sous la plume savoureuse de Gyles Brandreth, se montre plus dandy que jamais.

S'il est évident qu'Allmen a tout pour plaire, son créateur, Martin Suter n'est pas en reste et son style flégmatique s'accorde à merveille à la finesse du personnage qui prend vie sous nos yeux. Aussi, cet ouvrage épate par sa cohérence, sa rondeur -je suis tentée de dire : sa perfection- ; chaque mot emboîte les pas du personnage tandis que l'esprit de celui-ci semble se nourrir littéralement de l'encre de l'auteur. Page après page, de rebondissement en balade nocturne, Allmen et Suter nous promènent à travers les paysages suisses sur lesquels tombent neige et pluie, souffle foehn, insufflant au roman une ambiance tamisée, feutrée, à l'image des bars luxueux que fréquente notre détective amateur.

La fin du roman annonce très clairement une suite, qui est d'ailleurs déjà disponible sous le titre Allmen et le diamant rose, (qui m'attend bien sagement ^^) et me laisse espérer une belle et longue série qui nous permettra de retrouver Allmen et Carlos (dont je ne vous ai rien dit, chuuuut !) qui s'impose comme l'acolyte parfait, dans de nombreuses aventures.

Grâce à cette lecture recommandée, j'ai non seulement passé un moment délicieux (quel bonheur de se glisser dans un univers aussi douillet tout en étant portée par un suspense subtil !) mais aussi découvert un auteur dont je compte bien lire les autres romans (Lila, Lila ainsi que Le Dernier des Weynfeldt ont agrandi ma PAL !).

Quant à vous, mes Chers, êtes-vous prêts à vous laisser séduire par la finesse de notre gentleman ?


Roman chroniqué dans le cadre du Challenge L'art dans tous ses états, de Shelbylee

 

L'art dans tous ses états