Jusqu'à tout récemment, le rôle de Tove Jansson dans le vaste monde littéraire se limitait (dans mon petit esprit limité) à créatrice des Moomins, ce qui est déjà, de mon point de vue, une excellente chose quand on sait à quel point je craque pour ces mignons personnages. J'ai d'ailleurs eu cet été l'occasion de commencer leurs aventures livresques avec L'été dramatique de Moumine.

C'est à mon amie Milly que je dois une prodigieuse révélation : Tove Jansson a également écrit des romans pour les grandes personnes que nous sommes. Galvanisée par le retour positif de mon amie sur ses lectures de L'Honnête tricheuse et du Livre d'un été, je me suis empressée de les réserver à la bibliothèque.

Aujourd'hui, je vais vous faire partager mon coup de coeur pour le premier de ces deux romans (nous en avons un troisième à découvrir, Champ de pierres, mais il semble plus difficile à dénicher). Car oui, mes Chers, c'est par un joli coup de coeur que s'est soldée cette rencontre avec cette honnête tricheuse.

tricheuse

Quel titre énigmatique, n'est-ce pas ? Oxymorique à souhait mais qui sied à merveille à l'un des deux personnages féminins qui habitent ce roman d'hiver, de neige et de silence. Qui est-elle, cette honnête tricheuse, cette femme qui se présente d'emblée sous le signe de l'ambivalence et qui, de fait, nous intrigue tout au long des chapitres, sans jamais se révéler tout à fait ?

Cette jeune femme aux étonnants yeux jaunes et au sourire de loup, âgée de vingt-cinq ans, cette soeur aimante et excellente comptable, c'est Katri Kling. Ignorant ceux qui l'entourent -excepté son jeune frère Mats et son chien dépourvu de nom- elle est connue pour sa froideur et sa méfiance. Une réputation de sauvageonne, en somme. A l'instar d'Anna Aemelin, une illustratrice pour enfants, d'un certain âge, vivant recluse dans sa maison qu'au village on nomme "La maison aux lapins", en référence aux petits personnages qui naissent sous ses crayons colorés depuis plusieurs années. Leur port d'attache, un petit village de pêcheurs, Västerby, qui vit au rythme des saisons, des horaires de l'épicerie et des chantiers navals sur lesquels règnent les frères Liljeberg.

On découvre ce village par un beau matin d'hiver, à travers une introduction qui nous plonge aussitôt dans une ambiance feutrée qui nous laisse imaginer mystère et intrigue mais aussi bien-être, douce torpeur :

"C'était une matinée sombre et ordinaire d'hiver et il neigeait encore. Pas une seule fenêtre du village n'était allumée. Katri mit un écran devant la lampe pour ne pas réveiller son frère. Il faisait très froid dans la chambre. (...). Il neigeait sur la côte depuis un mois, de souvenir d'habitant jamais il n'avait neigé autant, une neige qui tombait sans arrêt, montait contre les portes et les fenêtres, pesait sur les toits et ne cessait même pas pour une petite heure."

Dès la fin du premier chapitre, les enjeux du roman sont posés, les intentions de Katri révélées même si ses motivations et les moyens qui seront mis en jeu restent inconnus :

"C'est là qu'elle habite (Anna Aemelin). C'est là que Mats et moi habiterons aussi. Mais il me faut patienter. Il faut que je réfléchisse très soigneusement avant d'accorder à cette Anna Aemelin une place importante dans ma vie."

Tout est dit, ou plutôt rien. Car c'est effectivement de patience qu'il faudra s'armer pour que soient mis au jour le projet de Katri, ce projet qui l'anime fiévreusement et la pousse à se faire une place auprès d'Anna. Cette dernière, petite dame douce et gentille, qui n'a jamais quitté la villa en bois de son enfance, bâtisse aux rideaux blancs qui abrite tous les souvenirs de feux ses parents, va se laisser prendre en charge par une Katri de plus en plus présente, elle qui se rend indispensable, évinçant toutes les autres personnes qui avaient pour habitude de rendre service à Anna. 

Ce roman fascine pour trois raisons.

Bien entendu, la personnalité ambiguë de Katri en fait un personnage insaisissable et son projet qui ne nous est dévoilé que tardivement ne manque pas de nous intriguer. Ceci étant -et c'est ce qui est follement intéressant- si Katri fait de l'honnêteté et de la justice ses principales armes -elle se montre envahissante mais jamais violente- Anna n'est pas une victime, c'est une femme quelque peu rêveuse, certes, une femme éternelle enfant, prisonnière d'un paradis perdu peuplé de mignonnes bestioles et dont les portes seraient gardées par des parents jamais oubliés, facilement manipulable mais parce qu'elle le veut bien ! Elle ne reste pas moins une femme de caractère et celui-ci s'expose à certains moments avec vif éclat. Enfin, il y a cette ambiance de village, cette atmosphère hivernale, à la fois apaisante et étouffante : cette neige qui limite les déplacements, ce tout petit nombre d'habitants qui favorise rumeurs et chuchotements, nourrissent ce doute, ce léger malaise aussi, qui nous accompagnent au cours de notre lecture.

On peut se sentir bercé par l'univers feutré crée par Tove Jansson -que l'on retrouve ici, comme dans les aventures des Moomins, amoureuse de la nature- tout comme on ressent une forte empathie pour Anna. Mais au chapitre suivant, tension et craintes, mystère et obscurité envahissent tout et Katri nous apparaît si fragile, si bonne, finalement perdue, friable derrière ses apparences de glace.

Tout petit roman de moins de deux cents pages rédigées dans un style cristallin -les mots glissent, roulent, s'envolent comme de précieux flocons de neige- L'honnête tricheuse se révèle complexe et très dense -à l'instar du duo féminin mis en scène- des premières pages à la fin, aussi belle qu'énigmatique.

Comme une Renaissance, l'arrivée du printemps, lorsqu'on se dit "alors, on fait quoi maintenant ?"

Pas l'ombre d'une déception et une seule hâte, quitter l'hiver pour revenir en été en me plongeant dans l'autre roman de l'auteure finlandaise.